Yeux

Yeux

extrait du livre de Frédéric VITOUX
"Dictionnaire amoureux des chats"
(Ed. PLON)
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Les yeux des chats !

Et si c'était cela qui était le plus remarquable en eux, le plus susceptible de faire chavirer l'imagination ? Les yeux des chats, si magiques, si insondables, à qui l'on prête tant de vertus - comme celle de voir la nuit ! Avoir des yeux de chat, et tout est dit, dans le langage commun. Les yeux des chats qui plongent en vous, qui vous regardent et vous empêchent de les regarder ! Les yeux des chats qui sont la beauté même des chats, l'affleurement de leur  âme !

Que voient-ils, les chats ? Que perçoivent-ils ?

Sur un plan anatomique, on pourrait tenter de répondre, mais l'anatomie, entre nous, est-elle si passionnante, résume-t-elle la vie et la vue des chats, ce qui fonde leur singularité ?

Eh bien, constatons, pour faire vite, que la pupille des chats peut se dilater beaucoup plus que celle de l'homme, et voilà pourquoi ils se débrouillent mieux que nous dans un éclairage précaire. Bien entendu, dans une obscurité totale, ils ne seraient pas mieux lotis. Nulle magie en l'occurence ! Quand la pupille des chats se referme, en plein jour, ne subsiste plus qu'une fente verticale noire. Alors, leur iris doté de petits muscles peut déployer l'incroyable gamme de ses couleurs, selon la race de l'animal.

Chacun sait que les particules de lumière, les photons, qui parviennent dans l'oeil viennent se fixer sur la couche de cellules sensibles qui tapissent la rétine. Ces cellules sont de deux sortes : en forme de cône ou de bâtonnet ; les premières entrent en action quand la lumière est vive, elles enregistrent les couleurs, la variété de l'environnement, alors que les secondes, les bâtonnets, réagissent quand la lumière est faible et ne sont pas en mesure de déterminer les teintes.

Le chat est un animal crépusculaire, pour ne pas dire un prédateur nocturne. Comment cela se traduit-il en termes anatomiques ? Non seulement par le fait qu'il peut dilater considérablement sa pupille pour capter le plus infime grain de lumière, comme nous l'avons souligné, mais aussi par le fait que sa rétine, à la différence de celle de l'homme, comporte beaucoup plus de cellules en forme de bâtonnet et beaucoup moins en forme de cône. Ces dernières cellules seraient par ailleurs, chez le chat, sensibles au bleu et au jaune, mais beaucoup moins en mesure de saisir les tonalités d'un rouge intense. L'arc-en-ciel n'existe par pour le chat. La sublime robe rouge de Cyd Charisse dans Party Girl de Nicholas Ray, il ne l'appréciera que modérément, et c'est bien triste pour lui. En règle générale, sa vision des couleurs sera beaucoup plus pâle et délavée que la nôtre. Mais quelle revanche il prendra dès la tombée du jour ... ou en cas de panne de courant !

Voilà donc pour ce qui a trait à la physique. Demeure l'essentiel, que nul vétérinaire et que nul homme de science ne sauraient traduire : ce que voit, ce que perçoit le chat, ce qui parvient à sa conscience. Se pencher sur les yeux d'un chat, sur l'énigme de ses pupilles rétrécies ou dilatées, c'est se pencher du même coup sur ce qu'il sait, ce qu'il comprend, ce qu'il retient et ne nous dira pas.

Combien de fois ai-je vu mon chat me viser d'un oeil attentif, placide et sévère à la fois, comme s'il m'interrogeait, me prenait à partie, attendait de moi quelque chose que j'étais incapable de lui donner parce que j’étais d'abord incapable de savoir ce qu'il désirait, ou bien, ce qui est peut-être plus inquiétant encore, parce qu'il me comprenait ? Et puis soudain il ne me voyait plus. Il fixait quoi ? Je l'ignore. Un point, derrière moi. J'étais devenu transparent. J'avais cessé d'exister. Comme si le chat voyait à travers moi, au-delà de moi. Comme si je n'étais plus rien.

Aucun besoin de la lecture des philosophes pour vous faire ressentir la pitoyable vacuité de l'homme, cette poussière de vie dans l'infini de l'existence. Le regard du chat qui passe à travers vous, vous transperce, vous nie ou vous efface, y suffit amplement. Bien entendu, je me retournais pour savoir ce que le chat voyait à travers moi, plus loin. Et que distinguais-je ? Rien, encore une fois. L'ordinaire de la vie et de son décor. Une fenêtre, un pot de géraniums, un rideau d'arbres, une maison à l'horizon. Mais ce rien retenait l'attention de mon chat. Autrement dit, par ce rien il me faisait comprendre qu'il voyait tout, comme si le particulier recelait l'universel - ou qu'il comprenait tout : l’essence de la vie, du silence, de la qualité ineffable de l'instant qui passe - cet instant qu'il est le seul à capter ... et, de nouveau, je me sentais comme écrasé par la vie, confondu dans mes ignorances, mes prétentions rationnelles laborieuses et vulgaires.

Les yeux des chats !

La fixité des yeux des chats, cette intensité dont ils font preuve et que ne saurait expliquer leur seul instinct de chasseur à l'affût d'une proie ! Non, il y a de la métaphysique dans les yeux des chats, aucun doute ! Une leçon pascalienne sur la vie.

Et la couleur des yeux des chats, qui a fait chavirer de bonheur tant de poètes et, parfois, tant de peintres ? Impossible d'en faire l'économie ! Faut-il préférer le bleu si pâle, si porcelainé des siamois ou bien l'orange si vif, si chaleureux et douillet des chartreux ? Le vert Véronèse de certains chats noirs ou le jaune sable des abyssins ? Tous les chats ont de de beaux yeux, plus beaux encore que ceux de Michèle Morgan dans Quai des Brumes de Marcel Carné. Plus expressifs sans aucun doute. On s'éclaire près des yeux des chats. Comme s'ils avaient accumulé tant de lumière qu'ils nous la rendaient un peu. Ou tant de sagesse qu'ils nous en restituaient quelques miettes.

Rien n'est plus réconfortant qu'un regard de chat. Rien n'est plus inquiétant aussi. Et plus nécessaire.

 
                 
FIN

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