Races

Races

extrait du livre de Frédéric VITOUX
"Dictionnaire amoureux des chats"
(Ed. PLON)
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Le mot race a mauvaise presse. Qui s'en plaindra ? De race à raciste, le pas est si vite franchi. Se soucier, se vanter de sa race, de la pureté de son sang, de la perfection de ses traits morphologiques standardisé, quelle sottise ... et je parle de sottise pour ne pas employer de plus gros mots, bien entendu. Les races de chat ou les chats de race me font bien rire. Je déteste les chats standardisés. Les siamois qui seraient irréprochablement siamois. Les persans si fiers d'être hyperboliquement persans et qui triompheraient à ce titre dans des expositions félines.

Il est vrai que je n'ai rien à faire des expositions félines en règle générale, des médailles et des certificats attribués à des chats ... ou à leurs éleveurs. Ces animaux lauréats me sont aussi indifférents que les poupées mécaniques et déhanchées - on les appelle des top models - qui défilent sur des pistes et sous des sunlights pour présenter les dernières collections de haute couture. Les chats ne sont pas des top models. Je n'aime pas qu'on les fasse parader. Je n'aime pas qu'on les croise, qu'on les sélectionne, qu'on les expérimente. Et , pis, qu'on les reproduise ensuite à l'identique selon des canons ou des critères bien stricts.

Je hais les chats génétiquement modifiés, les CGM en somme. Ou, plutôt, je préfère qu'ils se modifient eux-mêmes. Encore une fois, ils ne ressemblent pas plus à des mannequins anorexiques qu'à du maïs, du blé ou du riz traficotés en laboratoire. D'accord, c'est entendu, que prospèrent les OGM pour nourrir à terme la planète et ses milliards d'habitants, j'applaudis ! Il n 'y a que les imbéciles ou les écolos indécrottables pour s'y opposer par principe. Mais les CGM, non !


Tenez ! L'autre jour à déjeuner, Caroline de Monaco, que je retrouve avec plaisir au jury des prix littéraires de la Fondation Prince-Pierre-de-Monaco qu'elle préside, me parlait de ses chats. Certains sont aussi aristocratiques qu'elle, et c'est bien la moindre des choses, dans son cas. Elle évoquait ainsi devant moi son sacré de Birmanie et sa superbe chatte chartreuse dénommée Macha. Rien à redire ! Mais, précisément, Macha avait eu quelques faiblesses (à l'âge classique, on disait quelques bontés, et cette expression m'enchante) pour un matou noir du coin, si bien qu'elle donna bientôt naissance à trois chartreux ... noirs, dont je vous confie les noms (on est people ou on ne l'est pas !) : Micha, Sacha et Natacha. Ah, ces chartreux noirs avec une petite marque blanche sous le menton ! Ils ont toute ma tendresse, a priori. Ils sont singuliers. Ils n'ont de comptes à rendre à personne. Ils seront bannis dans les concours. Chassés comme des malpropres des expositions félines. Ils feraient la honte des éleveurs. En bref, tous les honneurs, à mes yeux ! Depuis la mort de Papageno, un autre chartreux lui aussi copieusement "croisé" et indigne du moindre classement qui, pendant plus de vingt ans, a partagé ma vie et celle de Nicole, je dois vous dire que j'aurais volontiers accueilli à bras ouverts à la maison Micha, Sacha ou Natacha s'ils n'avaient déjà trouvé des foyers d'adoption. Dommage !

Longtemps, les amateurs de chats se sont souciés comme d'une guigne de leurs races. Chaque chat était déjà un miracle à lui seul. Ou une malédiction. Si les chats noirs avaient le plus souvent mauvaise presse, les chats noirs ne formaient pas une race pour autant. A vrai dire, il semblait à nos lointains ancêtres que tous les chats ne formaient qu'une seule race, avec des caractéristiques communes. Ils pesaient à peu près le même poids, de trois à sept kilos environ. Ils avaient la même intelligence, la même souplesse, le même mystère, la même aptitude à la chasse, le même goût du confort, la même ossature. En dirait-on autant des chiens ? Quelle ressemblance entre un caniche nain et un saint-bernard, un lévrier et un teckel, un loulou de Poméranie et un pitbull ?


Certes, les Européens découvrirent peu à peu d'autres races que celle qui leur était familière. Les Vénitiens importèrent vers la fin du Moyen Age des chats de Syrie qui leur semblaient meilleurs chasseurs de souris. Au début du XVIIème siècle se firent connaître les premiers chats angoras, les persans et aussi les chartreux. C'était encore peu de chose. BUFFON, dans son Histoire naturelle, ne fait état que d'un fort petit nombre de races de chats domestiques. Et même, en 1869, le grand zoologue Ludwig BREH déclare à son tour que "le chat domestique ne possède qu'un petit nombre de races et de variétés" parmi lesquelles le chat angora, le chat de Man, le chat chinois, le chartreux ou le khorassan (c'est-à-dire le persan), alors que l'on dénombrait déjà plus de 195 races de chiens !

Tout a changé aujourd'hui.


On ne compte plus les races de chats. Elles sont des dizaines. Des centaines. On les croise. On les sélectionne. On les fixe. On les déclare. On les fait breveter. On les étiquette. On les valorise. On les promeut. On les expose. On les déclasse. On les reclasse. On les filme. On s'y perd... En un mot, on s'y ridiculise aussi pas mal. A qui chantera les mérites du "havana brown" contre le "pixie bob". Valorisera le "munchkin" au détriment du "skogkatt"... Une chatte "california spangled" y retrouverait-elle ses petits du type "américan bobtail" ? Fort peu probable !

Toute cette véritable folie à propos des races de chats commença à la fin du XIXème siècle. Une date symbolique peut même ^petre avancée : 1871, quand fut organisée au Crystal Palace de Londres la première exposition féline de l'histoire. Bientôt des clubs d'amateurs allaient se créer, comme le fameux Cat Club, en Angleterre, en 1913.


Sans conteste, la notion de club est très britannique. On se représente volontiers, au cœur de la City, des gentlemen tous pareils les uns aux autres, flegmatiques, n'échangeant entre eux que des propos télégraphiques à propos de la pluie et du beau temps, s'enfonçant dans des fauteuils de cuir pour lire le Times et se faire servir un verre de brandy par un maître d'hôtel aussi taciturne qu'eux. Mais la notion de club, en revanche, n'est pas du tout accordée à l'humeur, à la culture, à la civilisation des chats. A la rigueur, les seuls clubs de chats qui mériteraient d'avoir pignon sur rue, eh bien, c'est le cas de le dire, ce seraient les gouttières ! On n'y chuchote pas mais on y miaule sec. On n'y est pas admis en fonction de son rang social, de la couleur de sa peau ou de sa fourrure, mais davantage grâce à sa pugnacité et à son culot. On s'y accouple aussi très volontiers. Shocking !

Avec leurs histoires de races, de clubs et de Crystal Palace, il me semble que les Anglais, plus snobs que jamais, se ridiculisèrent un peu. C'est eux qu'ils démasquaient ainsi dans leurs obsessions, leur fascination pour le rang social ... et certainement pas les chats.

L'ennui, c'est qu'ils firent école. Alors que les chats demeurent les moins snobs de tous les animaux de la création, qu'ils n'ont pas à prétendre qu'ils sons nobles puisqu'ils sont déjà tous de haute noblesse, sans exception, les malheureux amateurs de chats de race, dans le monde, révélèrent leurs complexes de petits bourgeois fascinés par la gentry, comme s'ils voulaient s'inventer une aristocratie des chats pour faire oublier l'irrémédiable médiocrité de leur propre condition, pour se valoriser en somme.

Je n'en ai pas encore tout à fait fini avec le Cat Club ou, plus exactement, le National Cat Club de Londres, l'ex-Fédération internationale féline. C'est elle qui désormais établit la classification des races de chats, selon des règles impératives. Rassurez-vous : je ne vais pas vous énumérer tous les critères de cette classification car, je vous l'ai dit, cela ne m'intéresse que fort modérément. Pour simplifier, je préciserai seulement que les chats peuvent se diviser en deux races distinctes : les races à poil court et les race à poil long. Là, on pourrait encore faire une distinction entre les chats à poil mi-long comme le birman, le tur de Van ou le balinais, et les chats à poil long, vraiment long, comme le persan ou le colourpoint. Mais n'est-ce pas déjà commencer à couper les cheveux, ou les poils, en quatre ? Dans la première catégorie des chat à poil court, le siamois est évidemment le plus magique, le burmese le plus élégant, le chartreux le plus attendrissant, l'abyssin le plus hiératique, le rex le plus inquiétant et le bobtail japonais le plus tendre - mais ces qualificatifs n'engagent évidemment que moi.


Je n'insisterai pas davantage sur ces fichues races. Une seule chose me met en joie : le souci, pour les snobinards amateurs de chats aux pedigrees irréprochables, de "classer" aussi les braves chats de gouttière, qui ne demandaient rien à personne, que nous avions appris à connaître et donc à aimer au hasard de nos vies, de nos rencontres sur les toits de Pairs, les terrains vagues, les jardins publics et les cimetières, et qui ne les avaient certes pas attendus pour vivre, prospérer et fraterniser parfois avec nous.

Eh bien voilà ! Il ne faut plus dire "chats de gouttière" ni "chat commun", quelle horreur (de même qu'on ne parle plus d'un balayeur mais d'un technicien de surface, d'un aveugle mais d'un non-voyant et du département des Basses-Alpes mais des Alpes-de-Haute-Provence), mais il faut désormais parler  - et respectueusement s'il vous plaît !  - du "chat européen", avec ses dizaines de types répertoriées par la Fédération féline : l'européen blanc aux yeux bleus, l'européen blanc aux yeux orange, etc. Ou encore le "tabby", qui se subdiviserait en "silver tabby", de pur argent "tiqueté" (sic) de noir, ou en "red tabby", crème et roux, sans parler des chats "écaille" ...

Mais basta ! En cherchant bien, les chats, tous les chats, seraient d'une race quelconque. Ou plutôt non, pardon, certainement pas quelconque (la qualité de quelconque ne s'applique qu'aux obsédés des races de chats !) mais exceptionnelle : la leur ! Je suis sûr que, pour votre chat, vous finirez bien par trouver une étiquette ou un titre (comme on parle d'un titre de noblesse) qui lui conviendront. Mieux encore, parce que votre chat ne ressemble en vérité à personne, vous irez encore plus loin, vous lui inventerez une race qu'il sera le seul à incarner.

Au fond, tel est le rêve ultime de tout chat. Sa consécration. Devenir l'Unique. Il n'y a rien de moins communautaire que les chats. De moins communiste d'âme. A la réflexion donc, il se peut que le chat soit le snob ou le dandy par excellence. D'une élégance impossible à imiter. D'une race qu'il aimerait être le seul à représenter.

 
FIN
 
 
 

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