Il était une fois

extrait du livre de Frédéric VITOUX
"Dictionnaire amoureux des chats"
(Ed. PLON)
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Il était une fois, il y a environ dix mille ans de cela, quelque part au Moyen-Orient, une chatte sauvage, peut-être un peu plus audacieuse que les autres, qui s'approcha un jour d'un village occupé par des hommes.
 
Ceux-ci avaient été longtemps des nomades, qui pratiquaient la chasse et la cueillette. A peine commençaient-ils à goûter aux bienfaits de la sédentarisation, à se construire des logements, à cultiver les premières céréales, à conserver leurs grains. C'est alors que cette chatte apparut près d'eux. Sans doute se sentit-elle, à leur contact,
mieux à l'abri des prédateurs, des hyènes ou des plus gros félins qui rôdaient dans la région et qui la menaçaient. Près des installations des humains, à proximité de leurs greniers, elle trouva aussi suffisamment de petits rongeurs pour assurer sa survivance.
 
Ces hommes, les premiers sédentaires, la tolérèrent bien volontiers. Une alliance se forma entre eux. Leurs greniers, cette chatte les protégeait en quelque sorte des rongeurs. Quand elle mit bas des petits chatons, les enfants les accueillirent avec joie. Et c'est ainsi que le chat sauvage devint peu à peu un chat domestique...
 
Précisons-le, cette chatte des origines n'était pas n'importe quelle chatte sauvage. Ce type d'animal, aux temps préhistoriques, se répartissait en cinq sous-espèces : le chat sauvage européen, le chat sauvage du Proche-Orient, le chat sauvage d'Afrique du Sud, le chat sauvage d'Asie centrale et le chat sauvage du désert chinois. Seul l'un d'entre eux, le chat sauvage du Proche-Orient, le Felis silvestris libyca, engendra le chat domestique.
 
Une belle histoire ?
 
Non, pas seulement une belle histoire ! L'hypothèse la plus vraisemblable, la plus scientifique même, avancée aujourd'hui pour expliquer l'apparition du chat domestique. On la doit à Carlos Driscoll  du laboratoire de diversité génétique du Maryland et à toute une équipe internationale de chercheurs, qui ont consacré plus de six années à l’examen de l'ADN des félidés, des chats sauvages et des chats domestiques du monde entier. (On trouvera le résultat de leurs travaux dans la revue Science du 29 juin 2007).
 
Mieux encore, ils ont pu mettre en évidence que toute la famille des chats domestiques venait à l'origine de cinq ou six femelles, pas davantage, de l'espèce Felis silvestris libyca. Oui, cinq ou six, pas davantage, qui engendrèrent l'ensemble des chats domestiques que nous connaissons de par le monde, soit environ les six cents millions qui prospèrent aujourd'hui (plus ou moins) d'un continent à l'autre. De quoi donner le vertige.
 
Le professeur Driscoll tient à le préciser : ce n'est pas l'homme qui a domestiqué le chat, c'est le chat qui s'est lui-même, sinon domestiqué, du moins adapté à un nouvel environnement plus rassurant, au contact de l'homme qui lui-même en était encore à l'aube de la civilisation, au moment de la difficile transition qu'il vivait entre le nomadisme et la sédentarisation.
 
Quelle incroyable intuition, remarquons-le pour conclure, oui, quelle prodigieuse intelligence qui a conduit cette chatte - ou ces cinq chattes sauvages - à se rapprocher des humains, il y a dix mille ans de cela ! L'une des plus prodigieuses réussites dans l'histoire des transformations génétiques ou biologiques de notre Terre.
 
Aujourd'hui, les chats sauvages comme les félins en général sont menacés un peu partout d'extinction, alors que le Felis silvestris catus, le chat improprement appelé domestique (il serait plus juste de parler d' "apprivoisement", comme l'estime Jean-Denis Vigne, chercheur au CNRS, qui retrouva dans un site néolithique de l'île de Chypre la tombe d'un chat de huit mois à côté de celle d'un homme, datant d'il y a neuf mille cinq cents ans), connaît la fortune que l'on sait. C'est qu'il s'arrangea toujours pour suivre l'homme à mesure que celui-ci gagnait de nouveaux espaces, civilisait de nouveaux continents. Leur sort désormais était lié.
 
L'histoire de l'homme et de la civilisation, c'est donc aussi l'histoire du chat. Ils sont nés à peu près en même temps. Ou ils se sont formés à peu près en même temps. Ils sont solidaires en somme.
 
 Qui en doutait ?
 
FIN
 
 

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