Griffes

Extrait du livre de  FrédérIC VITOUX
"Dictionnaire amoureux des chats"
(Ed. PLON)
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Une pratique détestable se pratique assez couramment aux Etats-Unis. Elle consiste à faire arracher, par un vétérinaire, les griffes de son chat domestique. Honte à ceux qui effectuent une telle amputation ! Honte d'abord aux hommes qui ordonnent une telle amputation !

Pourquoi ces abrutis - je ne sais quel autre nom plus indulgent leur donner ! - ne font-ils pas couper la queue de leurs chats, pendant qu'ils y sont, parce que celle-ci, de temps à autre, trempe dans la soupière ? Pourquoi ne leur arrachent-ils pas leurs moustaches, parce que les vibrisses les chatouillent parfois désagréablement ? Et , au fond (ce serait même le plus simple), pourquoi ne font-ils pas euthanasier sans tarder et ne les font-ils pas empailler ? Leurs chats figureraient ainsi sur la cheminée ou au creux d'un fauteuil. Ils seraient décoratifs. Se laisseraient caressés sans dommage. Parfaitement domestiqués, aseptisés et américanisés. Un chat fast-food, et qu'on n'en parle plus !


Un chat sans griffes, disons-le autrement, est une monstruosité. Bien entendu (nous l'avons tous hélas constaté), le chat dans un intérieur prend toujours un malin plaisir à "faire ses griffes", comme on dit, au plus mauvais endroit. Sur le canapé de cuir ou de velours si précieux. Sur la tapisserie à laquelle on tient particulièrement. Sur la reliure en cuir des éditions les plus rares de notre bibliothèque. Un saccage !

Bien entendu, nous avons cherché toutes les parades possibles (et impossibles). Nous avons fait l'acquisition d'un "griffodrome" avec une odeur affriolante censée les attirer. Ou bien nous avons cloué un beau tissu sur un tronc d'arbre de récupération. En bref, nous avons encouragé notre animal à s'exercer, à s'étirer, à griffer, à s'assouplir l'échine, à pratiquer sa gymnastique favorite et nécessaire là où c'était permis, où c'était même récompensé. Rien à faire ! Nous l'avons grondé quand il lacérait les doubles rideaux ou la nappe damassée de la salle à manger. En vain ! Toujours en vain ! Un canapé, une tapisserie, un livre ancien, c'est tellement plus amusant !


Il existe aussi des répulsifs pour chats, chez les droguistes. A vaporiser sur les meubles ou les tissus auxquels on tient particulièrement. Tu parles ! Mes chats n'avaient que faire de cette odeur. Si tu crois que tu vas m'impressionner avec ça, semblaient-ils me dire.

Que conclure ?

D'abord qu'un chat se mérite, bien entendu. Et que celui qui n'est pas prêt à quelques sacrifices, qui préfère ses doubles rideaux à son matou, n'est pas digne de partager la vie de ce dernier.

Il y a plus.


Arracher les griffes d'un chat, c'est au fond ne rien comprendre au chat. C'est nier son existence même. C'est l'amputer, le mettre en danger. Que fera-t-il dehors, ce malheureux chat ? Comment se défendra-t-il, menacera-t-il ses adversaires ou ses rivaux ? Comment grimpera-t-il aux arbres en cas d'alerte sévère ?

Surtout, c'est s'imaginer que le chat est un animal domestique - ce qu'il n'est pas et n'a jamais été. Le chat est un animal qui a passé avec l'homme une alliance mais qui n'a pas fait acte de soumission. C'est tout à fait différent. Le chat est un félin. Il en a toutes les caractéristiques, toute la noblesse, toute la sauvagerie immémoriale parfois, toute l'indépendance.


Le chat a des griffes. Il sort ses griffes. Il a besoin de ses griffes. Lui arracher ses griffes, c'est refuser encore une fois sa singularité profonde. C'est faire preuve de cruauté et d'une bêtise insondable. Il existe des ours ou des chats en peluche pour ceux qui préfèrent leur confort.

Je ne suis ni médecin ni anatomiste ni zoologue ni vétérinaire. Je ne vais pas m'étendre ici sur les caractéristiques organiques des griffes du chat, leur nature, leur mobilité rétractile, etc. Je me contenterai d'un mot simplement, pour conclure, sur ce qu'on appelle communément la maladie des griffes du chat.

Ah, combien de fois n'ai-je pas entendu dire que les griffes du chat sont sales, infectées, que l'on attrape les pires maladies quand on se fait griffer !


D'abord ce n'est pas vrai. Pas toujours  Il arrive en effet que les griffes du chat soient infectées par une bactérie que le professeur Robert Debré identifia en 1950 et baptisa Bartonella henselae (cela précisé à l'intention des amateurs de termes scientifiques rigoureux !). Précisons pour commencer que cette bactérie affecte aussi volontiers les  humains, qui n 'ont donc pas besoin d'un chat pour la subir. Les griffes de votre épouse ou de la meilleure amie de votre épouse peuvent se révéler tout autant redoutables. Cette maladie, en d'autres termes, s'appelle zoonose, puisqu'elle est commune aux hommes et aux animaux.

 La plupart du temps, elle est bénigne et ne peut devenir grave que chez les sujets immuno-déprimés. Selon une enquête récente, 23% des chats seraient infectés. Surtout ceux qui sont jeunes et hébergent des puces dans leur fourrure. Autant dire que ces deux "maladies", la jeunesse et les puces, sont de celles dont on peut guérir : la première irrémédiablement ; la seconde avec des traitement adaptés. De toute façon, un humain griffé par un chat aux griffes contaminées, et qui serait lui-même immuno-déprimé, aurait tout intérêt à prendre des antibiotiques. Il guérirait alors sans peine... Mais, franchement, vous en connaissez beaucoup, vous, des proches durablement infectés et atteints par des griffes de chat ?

Quant à la griffure elle-même, à la plaie qu'elle peut occasionner, c'est une autre paire de manches. Un rapport de forces. Un combat d'homme à homme ou de chat à homme.

Qui a commencé ? Qui est le responsable ? Qui a attaqué le premier ? S'il fallait un tribunal d'arbitrage en cas de conflit, je conseillerais aux chats de me prendre comme avocat. C'est que je suis persuadé, neuf fois sur dix, de leur parfaite innocence. La légitime défense, c'est un argument imparable, n'est-ce-pas ?


 

FIN

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